Sous les océans, la fibre optique entend aussi les baleines
Conçus pour les télécoms, les câbles des abysses captent aussi séismes, trafic des navires et chants de cétacés, au prix de données très lourdes à trier.

Les câbles qui font circuler Internet sous les mers servent aussi d’oreilles aux scientifiques, indique Sciences et Avenir dans son numéro d’octobre 2026.
En bref
- Les liaisons posées au fond des mers totalisent aujourd’hui au-delà de 1,5 million de kilomètres, et presque tous les échanges de données entre continents passent par elles.
- Le câble a enregistré une secousse de magnitude 1,9 survenue à plus de 100 km de là, avec une précision comparable à ce qu’obtient un sismomètre installé sur le littoral.
- Ce sera, selon Martin Patriat, géologue de l’Ifremer chargé de coordonner le volet scientifique, la première fois que cette technologie équipe un câble télécom sous-marin.
Un réseau mondial posé dans les grands fonds
Les liaisons posées au fond des mers totalisent aujourd’hui au-delà de 1,5 million de kilomètres, et presque tous les échanges de données entre continents passent par elles. La première liaison intercontinentale remonte à 1858. D’après la société américaine TeleGeography, spécialisée dans la cartographie de ces infrastructures, près de 700 câbles sont aujourd’hui en service ou en projet. L’Antarctique est le seul continent à ne posséder aucune liaison.
Les câbles du fabricant ASN descendent jusqu’à 8000 ou 9000 mètres. Cette position fait d’eux des observateurs discrets de zones que les humains ne peuvent pas atteindre, comme les zones de subduction du pourtour du Pacifique. Dès 2015, des scientifiques ont commencé à s’en servir pour capter les ondes sismiques.
Un laser, un écho, et la mer devient audible
Le procédé le plus répandu s’appelle la détection acoustique distribuée. À une extrémité, on envoie des pulsations laser dans la fibre. La lumière rencontre sur son trajet des défauts de taille nanométrique qui en renvoient une part, ce qui produit un écho mesurable. Une onde sismique ou sonore étire ou contracte la fibre, déplace ces défauts et modifie le signal enregistré.
Anthony Sladen, chargé de recherche au CNRS rattaché à Géoazur, a testé ce principe avec son équipe en 2018 sur 41,5 km de câble au large de Toulon. Le câble a enregistré une secousse de magnitude 1,9 survenue à plus de 100 km de là, avec une précision comparable à ce qu’obtient un sismomètre installé sur le littoral.

« On voit en temps réel ce qui se passe de la côte jusqu’au fond de l’océan »
Anthony Sladen, chargé de recherche au CNRS
Au Chili, le projet Abyss, piloté par Diane Rivet de l’observatoire de la Côte d’Azur, observe l’une des failles les plus actives de la planète. Le Conseil européen de la recherche lui a alloué 2,1 millions d’euros, et son câble de 400 km compte plus de 30 000 points de détection. Contrairement au Japon, souligne la chercheuse, le Chili n’a aucun dispositif capable de surveiller ses failles en direct. Elle indique que ces données permettront de mettre au point un système d’alerte précoce pour séismes et tsunamis.
Des baleines repérées sur 120 kilomètres de fibre
Pour qui aime les animaux marins, l’expérience la plus parlante reste celle menée à l’été 2020 par une équipe de la NTNU, l’université norvégienne spécialisée en sciences et technologie.
Un tel volume ne se dépouille pas à la main. Léa Bouffaut, qui faisait partie de l’équipe norvégienne avant de rejoindre Cornell, outre-Atlantique, résume l’enjeu : « Nous développons des algorithmes pour détecter les vocalisations de mammifères marins dans ces données ».
Les cétacés ne sont pas les seuls à être entendus. La détection acoustique distribuée suit aussi les ondes de tempête avant qu’elles n’atteignent la côte, les variations de température de l’eau et les glissements de terrain. Elle perçoit en outre le bruit du trafic maritime à plus de 2000 mètres de profondeur. Extraire l’information utile de cette masse de mesures reste une tâche complexe.
Portée limitée, câbles hybrides et questions de souveraineté
- Une portée bornée. Marc-André Gutscher, chercheur à l’IUEM, prévient : « Au-delà de 150 km, la lumière qu’on injecte perd de son énergie ». Ronan Michel, d’ASN, avance que des répéteurs sous-marins étendraient la mesure sur des milliers de kilomètres. Marc-André Gutscher ajoute que les autres techniques n’offrent pas la même résolution spatiale.
- Les câbles Smart. Ces câbles hybrides transportent des données numériques comme scientifiques, et une dizaine de projets sont annoncés. L’un des premiers, TamTam, traversera la fosse des Nouvelles-Hébrides, où la convergence atteint 12 cm par an, avec quatre nœuds d’observation répartis sur 411 km.
- La sécurité. Ces câbles et la détection acoustique distribuée peuvent aussi enregistrer la position des bateaux, ce qui pose un enjeu sécuritaire.
- Le droit. La recherche scientifique marine n’a pas de définition dans la convention onusienne sur le droit de la mer, appliquée depuis 1994. Chaque État côtier en fixe donc le sens.
- Début des mesures du projet Abyss au Chili.
- Fin prévue des enregistrements d’Abyss.
- Mise en service annoncée du câble TamTam.
Sur TamTam, un engin sous-marin autonome installera plusieurs mois durant un capteur classique près des nœuds, afin de contrôler la pose sur place et de valider les mesures. Ce sera, selon Martin Patriat, géologue de l’Ifremer chargé de coordonner le volet scientifique, la première fois que cette technologie équipe un câble télécom sous-marin.
Photo à la une. Source : Pexels. Photographe : hao kaito. Licence Pexels.
